Médecin, pourquoi je fais grève le 30 septembre 2014

Pour la première fois depuis que je suis installé dans un cabinet libéral de groupe, je vais participer à un mouvement de grève du corps médical en ne consultant pas le 30 septembre 2014.

Je me suis résigné à ce mode d’action que je ne trouve pourtant pas particulièrement populaire ni efficace parce que je ne vois pas vraiment quel autre moyen j’ai à ma disposition pour faire entendre mon indignation.

Les professions réglementées : pourquoi certaines le sont à raison

J’ai bien entendu le discours de nos ministres. Il y a des professions, dites réglementées, qui perçoivent des revenus indécents. Certes, il est légitime alors de que l’État se saisisse du dossier et pense à, par exemple, légèrement diminuer les honoraires des notaires, qui sont fixés par la loi. Reste à voir les conséquences que cela aurait, comme l’ont fait les Décodeurs du Monde.

On pourrait aussi imaginer retirer tel ou tel monopole. Là aussi avec certaines conséquences qu’il faut mesurer avant de se jeter sur la possible « hausse du point de PIB » que cela rapporterait à la France.

Que penser cependant du statut de profession réglementée accordé aux professions médicales ?

Est-il légitime et éthique de penser que le métier de pharmacien, de médecin, de psychologue, puisse être accompli par quelqu’un ne possédant pas une qualification imposée par l’État ? Si l’on répond non, alors le statut de profession réglementée doit être sanctuarisé. Si l’on répond oui, il faut être prêt à imaginer que dans le futur la santé soit aux mains de la loi de l’offre et de la demande, sans aucune barrière ni éthique ni déontologique.

Est-ce vraiment cela que de songer à protéger les citoyens ?

Le pouvoir « médical » est une cible d’autant plus facile que nous, médecins, en avons bien trop souvent et depuis bien trop longtemps, abusé. Il est donc devenu de bon ton de s’y attaquer, de considérer ses représentants comme des nantis, des privilégiés.

Au quotidien, on nous perçoit encore comme des gens riches, peu respectueux de ceux que nous devrions mieux soigner, sans aucune écoute ou sans empathie.
On attaque, au quotidien aussi, le secret médical : les demandes des assurances ou des employeurs pour des certificats dévoilant bien trop de détails sur la vie médicale de nos patients sont légion, quand on ne nous attaque pas pour des « certificats de complaisance » imaginaires. Tel I.U.T. exigera par exemple (cela m’est arrivé récemment), qu’on lui livre le dossier médical complet d’une jeune élève de 18 ans, majeure donc, pour servir à comparer les éventuels certificats d’absence avec son passé médical.

Et lorsqu’on refuse, on passe pour des gêneurs.

Mais que veut-on à la fin ?

La réglementation des professions médicales est la condition sine qua non de leur indépendance vis-à-vis de tout ce qui pourrait aliéner le bien le plus précieux des citoyens : leur santé. Car tous, jeunes, vieux, riches, pauvres, ministres ou ouvriers, nous sommes ou serons confrontés à la maladie, au handicap, à la vieillesse. Tous nous dépendrons d’un homme ou d’une femme pour des choses aussi intimes que des problèmes de couple, des difficultés sexuelles, la peur de la mort, aussi graves et angoissantes qu’un cancer, une infection pulmonaire, une perte d’autonomie. Tous nous espérerons que la confiance que nous avons placée en cet homme ou cette femme ne soit pas trahie au profit d’une entité financière ou d’intérêts privés, égoïstes et mercantiles.

Tous nous espérerons que les médicaments que nous devrons avaler, nous faire injecter ou inhaler nous seront délivrés dans le plus grand respect de notre sécurité, de leur efficacité, de leurs contre-indications.

Tous nous espérerons que les examens que l’on nous fera subir (car parfois c’est un calvaire que d’entrer dans une IRM, ou de se faire percer la peau, les os, les veines, la colonne vertébrale, le cerveau, en espérant avoir des indices sur le mal dont on souffre) seront choisis pour notre bien et non pour leur rentabilité.

Si l’on veut être sûr de l’indépendance des soignants vis-à-vis des pressions financières, il faut être prêt à séparer le soin et la finance.

Vous trouvez que j’exagère ?

Demandez-vous alors comment sont déterminés les budgets des hôpitaux et des cliniques déjà à l’heure actuelle… plus ils réalisent d’actes, plus ils sont payés (cela s’appelle la Tarification À l’Activité, ou T2A, regardez ici, surtout page 27). Tout se passe bien tant que ce sont des soignants qui décident qu’il faut un scanner ou un médicament de telle classe thérapeutique. Ils le font, a priori, dans l’intérêt du patient. Car c’est ainsi qu’ils ont été sélectionnés pour exercer leur profession. A priori.

L’ouverture du capital des sociétés de soin aux investisseurs privés

Et le pire, c’est cette mesure-là.
Dans la santé.
Par un gouvernement se disant « de gauche ».

Un investisseur privé qui aura amené un capital déterminé dans une structure de soin voudra naturellement une seule chose : une rentabilité. Il existe en effet peu de philanthropes et de mécènes parmi les investisseurs, et le nerf de la guerre est toujours le même.

Voilà donc ce qu’il demandera au centre de radiologie dans lequel il aura apporté de quoi construire un scanner flambant neuf : surtout, faites beaucoup d’examens, utilisez-le à fond, car il faut le rentabiliser financièrement par des profits. Peu importe, finalement, qu’un scanner irradie chaque patient, et le personnel soignant avec. Utiliser plus le scanner reviendra à gagner plus d’argent.

Et dans une pharmacie ? Qu’est-ce qui guidera le choix du médicament à donner au patient ? L’efficacité de la molécule ? Ou bien la marge de l’investisseur ?

L’ennemi est-il bien la finance ? (F. Hollande, Discours du Bourget, 22 janvier 2012)
C’est à se le demander…

Nota Bene : Pour compléter ce billet, et comme il faut citer ses sources, je vous invite à consulter le rapport de l’Inspection Générale des Finances à l’origine du projet de loi :

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