Réduire le redoublement, une fin en soi?

Un système scolaire idéal selon l’OCDE doit être en capacité de délivrer aux élèves des pays membres le même niveau d’éducation et de formation adapté à la stratégie économique du pays, quel que soit leur origine sociale, géographique et culturelle, et leur genre. Objectif ambitieux pour notre société composite, mais atteignable, si l’on en croit les statistiques de l’OCDE. Quelles sont les solutions permettant un tel résultat ? Comment un système peut-il s’adapter à autant d’histoires individuelles ? Quels mécanismes peuvent-être mis en place pour optimiser l’enseignement public?

Afin d’obtenir quelques éléments de réponse et connaître la politique de la France dans ce domaine, j’ai tout d’abord consulté le rapport de l’OCDE intitulé : « Perspectives des politiques de l’éducation- France », paru en avril 2014.

Celui-ci présente six leviers politiques pour améliorer les systèmes éducatifs, tout en mettant en perspective la loi de refondation de l’école de la République de juillet 2013. Ces leviers seront les points de départ de mes articles. Pour ce premier post, j’aborderai le levier n°1, équité et qualité.

Les préconisations de l’OCDE

L’OCDE a identifié six leviers politiques pour améliorer les performances des systèmes éducatifs :

  • Levier 1 : L’équité et la qualité
  • Levier 2 : Préparer les étudiants pour le futur
  • Levier 3 : L’amélioration de l’école
  • Levier 4 : L’évaluation et l’examen pour améliorer les résultats des étudiants
  • Levier 5 : La gouvernance
  • Levier 6 : Le financement

Analyse du Levier 1 : L’équité et la qualité

Afin d’améliorer l’équité et la qualité des systèmes scolaires, l’OCDE préconise une entrée précoce en maternelle, et la réduction des redoublements, jugés coûteux et inefficaces. En effet, le redoublement, en tant que symptôme de l’échec scolaire, est révélateur d’une défaillance du système éducatif. Ceci est d’autant plus vrai lorsqu’il est la seule solution proposée à un élève en difficulté, comme c’est le cas en France ou en Espagne par exemple. Il a été démontré par ailleurs, que le redoublement touche les classes les plus défavorisées.

Donc, la réduction du nombre de redoublements signifierait une amélioration de l’accompagnement des élèves dans les zones prioritaires, limitant l’échec scolaire, et leur offrant des perspectives d’avenir plus proches de celles offertes aux élèves issus des milieux favorisés.

En France, les actions visant à réduire le nombre de redoublements sont incluses dans le plan de lutte contre le décrochage scolaire, votées lors de la loi de refondation de l’Ecole de la République, en Juillet 2013. La volonté affichée est de réduire à 10% l’écart entre les zones d’éducation prioritaire et le reste de la population, et de 50% le nombre d’élèves en situation de décrochage scolaire.

Le jeu de mesures votées permet :

  • L’accueil en pré-primaire des enfants des zones d’éducation prioritaire. L’effet positif d’un accueil précoce sur la réussite scolaire a été établi par ailleurs. La France, avec presque 100% d’enfants de 3 ans accueilli en maternelle, a déjà une organisation mise en place et réputée efficace. La loi renforcera ce système dans les zones prioritaires, en accord avec les recommandations de l’OCDE.
  • La réduction des redoublements, en favorisant le soutien individuel et les possibilités de rattrapage pour les élèves en difficulté. Cela passe également par l’opération «  plus de maîtres que de classes », soutenue par le recrutement 48000 postes d’enseignants supplémentaires entre 2012 et 2017.
  • L’amélioration de la qualité du parcours pédagogique par une réforme des programmes pour assurer une vraie cohérence et la progressivité de l’apprentissage entre le primaire et le secondaire.

J’avoue me déclarer incompétente en pédagogie, et restreindrai donc ce billet à la mesure concernant la réduction des redoublements.

La réduction du taux de redoublement est-elle une solution efficace pour un système plus équitable ?

Tout d’abord, quelques chiffres :

La figure 1 présente l’état des lieux officiel de la rentrée 2013 pour le premier et le second cycle d’enseignement en France. Les élèves issus de milieux modestes gonflent les rangs des filières professionnelles (plus de 50%). Notons que les secondes générale et technologique sont regroupées, alors qu’il a été montré que la filière générale reste le bastion des classes favorisées, au détriment des classes défavorisées, plus facilement orientées vers la filière technologique. La filière générale est révélatrice de l’inéquité du système français, au même titre que le faible taux d’élèves issus de milieux favorisés en filière professionnelle.

Origine sociale des élèves entrant dans le premier et le second cycle-rentrée 2013- note d’information13.34 du ministère de l’Education Nationale, 2013

Figure 1: Origine sociale des élèves entrant dans le premier et le second cycle-rentrée 2013 (note d’information 13.34 du Ministère de l’Education nationale, 2013)

 

D’après cette même note d’information, le taux de redoublement en classe de 3ème diminue régulièrement depuis 2006, passant de 5,8% à 3,5% en 2013 (source : note d’information 13.34 du ministère de l’éducation nationale). Le ministère omet de préciser qu’en 2012, le pourcentage d’élèves indiquant avoir redoublé un niveau dans l’enseignement primaire, le premier cycle ou le deuxième cycle du secondaire (PISA 2012) était de 28,4% en France contre 12,4% en moyenne sur l’OCDE.

Or, en 2008, la communication « Améliorer les compétences pour le XXIème siècle : un programme de coopération européenne en matière scolaire » (Commission européenne, 2008a) a établi que :

« Dans certains systèmes scolaires, jusqu’à 25% des élèves redoublent une classe à un moment donné, alors que dans d’autres, cela arrive rarement. Cette technique coûte cher. Si certains redoublants rattrapent leur retard, la grande majorité d’entre eux ne le font pas. Les taux de redoublement sont nettement plus élevés parmi les enfants issus de groupes socioéconomiques moins favorisés et les résultats à long terme des redoublants sont souvent inférieurs à ceux des élèves faibles n’ayant pas redoublé. »

D’autre part, comme pour illustrer ce constat, les résultats PISA 2012 de la France confirment que notre système ne s’améliore pas :

  • La variance de la performance des élèves expliquée par l’indice du milieu socio-économique (PISA 2012) est de 25% en France contre 14.8% en moyenne pour l’OCDE
  • L’écart de score en culture mathématique entre les élèves issus de l’immigration et les élèves autochtones, après contrôle du milieu socio-économique (PISA 2012) était de 37 contre 21 en moyenne sur l’OCDE.
  • Par contre, les différences de score entre garçons et filles sur l’échelle de culture mathématique (PISA 2012) est de 9% en France contre 11% en moyenne sur l’OCDE.

Si les redoublements en 3ème ont diminué, au global, le taux de redoublement en primaire et secondaire reste très élevé pour des résultats mitigés. Pourtant, une politique de limitation du nombre de redoublements a été mise en place en France bien avant 2013. Elle est résumée, et comparée à celle des autres pays de l’Union Européenne, en figure 2.

Figure 2: Limitations du redoublement au niveau secondaire inférieur en Europe, « Le redoublement dans l’enseignement obligatoire en Europe : réglementations et statistiques », 2011

Figure 2: Limitations du redoublement au niveau secondaire inférieur en Europe, « Le redoublement dans l’enseignement obligatoire en Europe : réglementations et statistiques », 2011

 

La plupart des pays offrent en réponse à une situation d’échec scolaire, le choix entre certaines des mesures suivantes:

  • Des possibilités de rattrapage
  • Une promotion conditionnelle
  • Une réorientation
  • Un changement d’établissement.

Seuls deux pays européens proposent un passage systématique en classe supérieure. Le Royaume-Uni quant à lui, n’a pas légiféré le redoublement.

En 2011, la France n’offrait qu’une limitation chiffrée du nombre de redoublements, sans dispositif alternatif. Le redoublement était considéré comme la seule solution pour remettre l’élève à niveau.

A noter également, que le redoublement au collège était proposé par le conseil de classe. Les parents avaient alors deux semaines pour émettre un recours auprès de l’inspecteur académique, seul habilité à prendre la décision finale. La décision du redoublement est prise sur la base d’une évaluation dite « globale », dont les critères n’étaient pas précisément définis.

La « politique du chiffre », seule, appliquée au nombre de redoublements est une réponse nettement insuffisante au problème de l’échec scolaire et de l’inéquité.

Que contient donc la loi de Juillet 2013 pour que les échecs se transforment en succès?

L’article 47 de la loi de refondation de l’école de la République stipule :

« Au terme de chaque année scolaire, à l’issue d’un dialogue et après avoir recueilli l’avis des parents ou du responsable légal de l’élève, le conseil des maîtres dans le premier degré ou le conseil de classe présidé par le chef d’établissement dans le second degré se prononce sur les conditions dans lesquelles se poursuit la scolarité de l’élève. S’il l’estime nécessaire, il propose la mise en place d’un dispositif de soutien, notamment dans le cadre d’un programme personnalisé de réussite éducative ou d’un plan d’accompagnement personnalisé. Le redoublement ne peut être qu’exceptionnel. »

Cette loi propose donc en alternative au redoublement, une promotion conditionnelle, accompagnée d’un jeu de mesures éducatives personnalisées.

D’autre part, la famille a maintenant 3 jours pour émettre un recours auprès des instances de l’éducation nationale.

L’article ne permet cependant pas de comprendre les modalités de sa mise en application dans chaque collège. C’est dans le jeu de mesures préventives décrites dans le plan de lutte contre le décrochage scolaire que celles-ci sont décrites. Outre des mesures d’accompagnement scolaire à travers une aide personnalisée ou des stages de remise à niveau, le ministère complète le dispositif, engagé en 2010,et renforcé en 2013, par un suivi de l’orientation de l’élève dès la 6ème.

Il promet même pour la rentrée 2015, qu’« …un nouveau parcours individuel d’information, d’orientation et de découverte du monde économique et professionnel sera proposé dès la sixième à chaque élève, aux différentes étapes de sa scolarité du second degré. L’ambition de ce parcours est d’aider chaque élève à élaborer son projet d’orientation scolaire et professionnelle et d’éclairer ses choix d’orientation. Il doit également lui permettre de se familiariser progressivement avec le monde économique et professionnel, de développer l’esprit d’initiative et la compétence à entreprendre. Il succède à l’actuel parcours de découverte des métiers et des formations qui concerne actuellement tous les élèves, de la classe de cinquième jusqu’en classe terminale de lycée. »

Ainsi, en alternative au redoublement, le système français propose maintenant la promotion conditionnelle et un meilleur dispositif de réorientation.

Notons que les mesures d’accompagnement scolaire se font sur la base du volontariat, et sont encadrées par des professeurs volontaires. Il a concerné en 2010-2011 un quart des collégiens. La volonté du gouvernement est d’armer l’Education Nationale de 48 000 enseignants supplémentaires en 5 ans, afin de déployer plus largement et avec plus d’impact de nouvelles méthodes éducatives pour réduire l’échec scolaire.

Mais comment évaluer la réussite de ces mesures ?

Rappelons que seuls 4 à 7% des enfants des milieux défavorisés accèdent à des études supérieures Bac+5 qu’offre la filière secondaire générale. A long terme, ce chiffre serait donc le plus révélateur.

Le pourcentage d’élèves de milieux défavorisés admis en 2nde générale pourrait refléter la tendance du système à réorienter les élèves vers les fameuses voies royales, malgré leur origine sociale. Bref, cet indicateur serait le plus pertinent pour évaluer l’équité du système français.

La mise en application des mesures débutant vraiment à la rentrée 2015, je crains que les résultats escomptés ne soient pas mesurables avant 2019, année correspondant à l’entrée en seconde de la première génération de collégiens à expérimenter complètement les nouveaux outils.

On pourra tout de même suivre de près les résultats des établissements déjà pourvus de ce système.

Conclusion

En conclusion, la France a pris conscience de l’importance d’offrir un système équitable pour utiliser toutes les énergies de la nation et relever ainsi les enjeux économiques de ce début de XXIème siècle. Inclure plutôt qu’exclure, accompagner plutôt que ralentir la progression. La bienveillance, autant que possible. La volonté est là, restons attentifs au déploiement sur le terrain.

D’ailleurs, si certains d’entre vous expérimentent les nouvelles mesures, n’hésitez pas à partager vos retours d’expériences en commentaire de ce blog.

Sources

  • « Perspectives des politiques de l’éducation- France », rapport de l’OCDE, juillet 2013
  • Le redoublement dans l’enseignement obligatoire en Europe : réglementations et statistiques », Eurydice, 2011
  • Note d’information 13.34 du ministère de l’Education Nationale
  • Plan de lutte contre le décrochage scolaire

6 thoughts on “Réduire le redoublement, une fin en soi?

  1. Juste une question: pourquoi le redoublement continue-t-il à être systématiquement et obstinément présenté et perçu comme une mesure infâmante, et jamais comme une opportunité pour l’élève, quel que soit le niveau où il intervient, de se reprendre, de résoudre une difficulté, ou de « remettre sur le métier son ouvrage » ?
    Mais il est vrai que, de nos jours, le goût de l’effort et la capacité de remise en question semblent passés de mode…….
    Une autre approche ici:
    ww.mezetulle.net/article-le-redoublement-a-nouveau-en-question-par-g-desbiens-120634996.html

    • peut-être que les élèves ciblés par la réforme ne vivent pas juste un incident de parcours vite rétabli, et qu’il leur faut un environnement les accompagnant vers une certaine forme de réussite. n’oublions pas que nous parlons principalement d’élèves en environnement souvent perturbé. La perspective de changer de milieu social et de référentiel n’est pas toujours évidente à gérer, et être génératrice d’angoisse. quand se couple à ce phénomène un sentiment de discrimination…le problème n’est pas forcément uniquement le gout de l’effort, qui existe dans tous les milieux. c’est en tous cas ce que j’ai compris de mes différentes lectures.

  2. Les élèves sont inscrits par classe d’âge dans le système éducatif. Ce système arbitraire pourrait être discuté. Toutefois, accepté comme tel, il permet à un groupe de vivre des apprentissages en favorisant les relations de plus en plus étroites des élèves les uns avec les autres. Sauf à imaginer un apprentissage totalement individualiste qui du ferait du groupe classe une contrainte pour chaque élève, les enseignants essaient de créer une dynamique de groupe profitable à chacun , où les relations interpersonnelles (le conflit socio-cognitif) sont les sources principales de la construction des apprentissages. Sous cet éclairage, comment envisager le redoublement autrement que comme une terrible sanction puisque de fait, il exclut l’élève du groupe dans lequel il s’est construit jusqu’à présent ?

    • Plusieurs paramètres s’imposent si nous parlons d’équité et de redoublement. En réponse à Leblanc says, je dirais qu’en effet, en primaire, dans les classes où les enseignants mettent en place une pédagogie différenciée et un accompagnement individualisé, on parle moins de redoublement. Nous étions partis pour un travail en cycles qui permet de laisser les élèves avancer à leur rythme mais ces cycles sont souvent simple façade dès lors que le ministère saucissonne les niveaux de classe avec des programmes bien lourds pour des horaires amoindris (2h semaine). D’autre part, beaucoup d’enseignants ont encore du mal à travailler en équipe et à ouvrir leur classe et leurs pratiques. Dans mon école les enfants en difficulté de milieu favorisé refusent le redoublement mais les familles mettent en place un rattrapage parallèle. Inéquité patente sur le plan socio économique donc on peut se pencher sur les leviers à mettre en place pour que l’EN puisse proposer ce rattrapage. J’ai des doutes sur l’efficience de l’aide personnalisée. En tout cas merci de proposer cette discussion et les articles à venir qui permettront de nourrir notre réflexion sur le système éducatif français. Une remarque : un élève qui a redoublé a globalement des résultats inférieurs à un élève faible qui n’a pas redoublé. Quel serait le niveau de celui que l’on fait redoubler si le doublement n’avait pas eu lieu ? 2ième remarque : trop d’enseignants proposent une année bis au doublant. Cela ne me paraît pas une bonne chose.

  3. Il faudrait avoir présent à l’esprit le fait que tous les enfants n’apprennent pas au même rythme, et cela indépendamment des différences de classe sociales.
    C’est la qu’est le vrai problème et il est bel et bien pédagogique.
    Travailler à son rytme, toujours en avançant, suppose la suppression totale des redoublements stériles, souvent traumatisants car mal vécus, et généralement inutiles (sauf cas particuliers, maladie, absence prolongée…)
    A l’école primaire certains maîtres savent gérer une classe en respectant les rythmes individuels, en pratiquant une évaluation formative, en mettant en place des stratégies d’aide appropriées et immédiates dès lors qu’il y a problème. Dans ces classes là on ne propose jamais le redoublement qui revient à effacer une année entière d’apprentissages.
    Mais ces maîtres là ont été formés au travail de groupe, à l’individualisation de
    s tâches, au contrôle des acquis et à l’évaluation positive.
    Est-ce toujours le cas?
    Est-ce le cas dans le second degré?

  4. Dans d’autres pays, le redoublement n’existe pratiquement pas, mais les années scolaires non plus…
    Exemple dans un pays considéré comme possédant l’un des meilleurs systèmes éducatifs au monde, la Finlande. Aux paragraphes 15 et 16 de cet article : http://ries.revues.org/1548, on comprend que le système est organisé, au lycée, en modules et non pas en années scolaires. Il n’existe donc pas de seconde, de première et de terminale. Pourquoi ne pas imaginer fonctionner en France de la même manière, afin de permettre à des enfants qui « vont plus vite que les autres » de faire un chemin, à ceux « qui vont moins vite que les autres » d’en faire un autre, et à la majorité d’en emprunter un troisième, afin d’arriver en même temps et plus nombreux sur la même ligne ?
    La grosse erreur du système français est le nivellement. Que tous les élèves aient les mêmes chances suppose de prendre en compte leur inégalité naturelle devant les apprentissages. Supprimer l’organisation en années scolaires couperets serait peut-être une façon de redonner les mêmes chances à tous de suivre une scolarité suivant son rythme propre.

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