Comment les agriculteurs pourraient échapper à la « dictature des grandes surfaces » qu’ils dénoncent

À la faveur de la crise internationale qui s’est jouée entre l’Union Européenne et la Russie au sujet de l’Ukraine, un « dommage collatéral » a fait soudain la « une » des journaux : les conséquences pour les agriculteurs de l’embargo russe sur les produits européens, notamment les fruits.

Cette difficulté brutale dans l’économie agricole française et européenne a fait resurgir les plaintes contre la grande distribution, accusée régulièrement d’exploiter les agriculteurs en les asphyxiant financièrement, leur achetant leur production un prix dérisoire pour le revendre très cher au consommateur.

Râler moins, se bouger plus

Je me suis donc posé une question sans doute naïve : « pourquoi donc les agriculteurs qui se plaignent tant ne se passent-ils pas de la grande distribution ? »

L’agriculture en France : industrielle et intensive

En 2010, on dénombrait 490 000 exploitations agricoles suivant les chiffres des chambres d’agriculture en France métropolitaine, avec une production très variable et diverse suivant les régions, qui ont tendance à être spécialisées dans deux ou trois types de cultures. L’agriculture pèse 1,8 % du PIB en 2010, un résultat en chute libre puisqu’il était de 10,5 % en 1960…

L’activité rapporte très différemment suivant le type de culture, et ce revenu est très instable (par définition, le métier est soumis à de nombreux aléas). Ainsi, en 2010, les exploitations fruitières ont-elles dégagé un revenu moyen annuel de 28 900 euros par exploitation, mais seulement 13 800 en 2009 et environ 45 600 en 2012…

La taille des exploitations continue à augmenter, et si la proportion des grandes exploitations s’est réduite dans la part totale c’est que les petites et moyennes exploitations ont été plus touchées par la diminution de la population agricole (ou bien la concentration a-t-elle absorbé les plus petites).

L’agriculture française est très largement fondée sur un modèle productiviste, car si sa valeur a diminué très fortement entre 2000 et 2010, son volume s’est accru d’un tiers. On vend beaucoup plus, mais aussi beaucoup moins cher.

Dans le même temps, la consommation globale de denrées alimentaires en France augmente toujours de façon constante. La consommation par habitant, après avoir beaucoup progressé de 1960 à 1990, s’est tassée depuis. Le marché intérieur est donc porteur.

Le prix des denrées alimentaires a beaucoup baissé depuis les années 1960 jusqu’à un plus bas en 1996, puis un petit rebond dans les années 2000. D’ailleurs la part de l’alimentation dans le budget des ménages est passée de 29 % en 1960 à 15 % en 2010. La France exporte (11,9 Milliards d’Euros d’excédent commercial agricole en 2010), mais est passée de 9 % du commerce agricole dans le monde en 1990 à 5 % en 2010.

De façon générale, notre agriculture est très subventionnée, mais là encore tout dépend des secteurs : les subventions représentent 4 % des résultats nets de la viticulture, mais 138 % de ceux de l’élevage bovin !

Le secteur végétal est porté par la viticulture (progression du revenu) au détriment des céréales (blé tendre en diminution nette). La production de lait est très instable, et la production de viande de porc diminue tout comme sa consommation.

Le portrait que l’on peut donc brosser de l’agriculture française est celui-ci : une très forte production largement due à des subventions massives et à une productivité entretenue par un mouvement de concentration industrielle, mais ne rapportant pas un revenu stable. Une agriculture tournée de toute façon vers l’exportation. Cependant, il est difficile de savoir quelle est la part de la grande distribution dans tout ceci. On ne peut que déduire son rôle.

En achetant en gros la production d’une exploitation agricole, elle assure un revenu au producteur, mais essaie de tirer les coûts vers le bas pour présenter, au mieux le meilleur prix pour ses clients, au pire la meilleure marge pour elle-même.

Elle a donc le rôle d’un facteur aggravant des instabilités de revenus, ayant tendance à toujours tirer les prix vers le bas.

Ce portrait est-il satisfaisant ? Doit-on garder un modèle qui subventionne beaucoup sans apporter de sécurité ni au producteur (revenus aléatoires) ni au consommateur (un modèle industriel est-il vraiment le meilleur garant d’une alimentation de qualité) ?

Plus encore, y a-t-il une alternative à la grande distribution ?

Les circuits courts

Il existe bel et bien des moyens de se passer des intermédiaires qui font gonfler la facture pour le consommateur tout en tirant les prix vers le bas pour les producteurs et en mettant potentiellement en danger la sécurité alimentaire des citoyens par la pression constante sur la rentabilité.

Pour cela, il faut accepter de sortir d’une logique « industrielle » pour en revenir à un point fondamental sans doute un peu oublié : l’agriculture est faite pour nourrir la population. Et en premier lieu la population intérieure (j’englobe les pays de l’Union Européenne, l’Union étant globalement auto-suffisante).

Accepter de ne pouvoir exporter sa production que lorsqu’on a satisfait son marché intérieur.

Accepter que la quantité n’est pas forcément le meilleur calcul économique en rentabilité.

Accepter que l’alimentation saine doive pouvoir faire vivre les agriculteurs sans les forcer à produire inconsidérément.

Ce moyen, c’est abandonner les « grands méchants loups » que sont les enseignes de grande distribution. Se rendre compte que loin de loups, ce sont surtout des sirènes dont le chant trompeur est l’arme principale, et que si l’on se prend dans leurs filets, c’est donc qu’on s’est laissé plus ou moins volontairement enfermer.

C’est de revenir à ce qui était la règle avant 1960 : le circuit court.

Il en existe de nombreuses formes, de la vente directe à la ferme et à l’e-commerce en passant par les AMAP.

En s’intéressant un peu à leur dynamique, on se rend compte que si les régions productrices sont tournées vers les circuits longs, les circuits courts sont déjà très présents dans certains secteurs (apiculture : 51 %, légumes 46 %, mais fruits seulement 26 % et lait seulement 8 %).

Le portrait-robot d’une exploitation se tournant vers le circuit court est celui (Agreste), d’une petite exploitation, employant plus de main-d’œuvre que la moyenne (ce qui tendrait à prouver que le circuit court serait plus rentable que le circuit long ?), plus diverse dans ses productions, mais tournée surtout sur les légumes et le miel, tenue par des agriculteurs plus jeunes.

Les légumiers ont des revenus plus stables que les autres producteurs, et sont parmi les plus impliqués dans les circuits courts : est-ce donc que le circuit court stabilise mieux le revenu ? Ou bien y a-t-il une volatilité plus faible sur les prix des légumes ?

Il faut noter également que les surfaces agricoles destinées au bio explosent littéralement. Ces exploitations vendent plus volontiers en circuit court.

On passerait d’un modèle productiviste industriel à une agriculture plus respectueuse de ses producteurs comme de ses consommateurs.

La logique des AMAP, par exemple, pourrait servir à construire un modèle dans lequel le revenu de l’agriculteur est sécurisé, malgré les aléas climatiques ou de conjoncture internationale, qu’elle soit économique ou politique.

La transition

Passer d’un schéma d’agriculture intensive à un schéma plus raisonné et plus maîtrisé n’est pas forcément facile, c’est vrai. Une période de transition peut être difficile. Il faut peut-être l’accompagner.

Ce serait le rôle de l’État, grâce au conditionnement de ses subventions. Rien de mieux que l’argent public pour mener une politique au service du public, non ?

On peut aussi faire jouer le levier des subventions de la Politique Agricole Commune européenne.

Mais il faut pour cela une volonté politique de renégociation, ce qui suppose accepter de laisser de côté le lobby agroalimentaire industriel.

Et pour cela, j’ai quelques doutes, au vu des dernières tables rondes entre gouvernement et industriels de la filière…

Mais au final, l’important, ce qui aurait le plus d’impact, ce serait d’arrêter de se plaindre contre la grande distribution, et commencer à changer son mode de fonctionnement.

Comme souvent, si la base bouge, le sommet finira par suivre…

Sources

Pour réfléchir au niveau européen

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